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Quel modèle pour l’impression 3D ? Entretien avec le Professeur Thierry Rayna

Publié le 26 mai 2015 par Alex M.

Après être passé par les universités de Cambridge, Imperial College London et la London School of Economics, Thierry Rayna est aujourd’hui enseignant-chercheur en Économie à Novancia Business School Paris. Expert des questions liées à l’industrie numérique, il consacre aujourd’hui une grande partie de ses travaux de recherche à l’impression 3D. Pour connaître son point de vue sur les enjeux et l’avenir de cette technologie, 3Dnatives est allé à sa rencontre.

Le Pr. Thierry Rayna enseigne à la Novancia Business School

Le Pr. Thierry Rayna enseigne à la Novancia Business School

3DN : Quels sont aujourd’hui pour vous les enjeux de l’enseignement numérique et particulièrement de l’impression 3D à l’école ?

Il faut absolument que cette technologie, qui est d’un premier abord complexe (parce qu’elle requiert des compétences différentes), soit mise à la disposition des enfants le plus tôt possible. C’est une technologie qui va profondément changer les choses et je pense que les enfants sont les plus à même d’être réellement créatifs dans l’usage de cette technologie, ne serait-ce que parce qu’ils ont à leur âge davantage de temps à consacrer à l’expérimentation et qu’ils savent mieux sortir des sentiers battus que les adultes.

Dans la lignée des technologies numériques qui la précèdent, l’impression 3D nous rapproche encore plus d’une situation où tout le monde est (potentiellement) producteur. Il faut donc absolument que les générations de demain soient familiarisées très tôt avec ces outils afin d’en imaginer les applications futures.

À l’école, de nombreuses utilisations de l’impression 3D peuvent déjà être faites ; on peut par exemple imprimer des monuments connus, des volcans, des animaux, des structures mathématiques, des molécules. Mais pour que cela fonctionne vraiment, il ne suffit pas d’installer une imprimante 3D dans chaque école. Il faut également que dans chaque école, il y ait une ou deux personnes réellement familières (par formation ou par passion) avec cette technologie, faute de quoi (et comme c’est le cas dans certains pays qui ont déjà équipé leurs écoles) les imprimantes prendront la poussière.

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En Angleterre, le ministre de l’Éducation a débloqué £500,000 pour déployer des imprimantes 3D dans les écoles publiques

Donner à notre jeunesse l’accès à l’impression 3D et la familiariser à son utilisation est loin d’être une question anodine. Il y a à terme un vrai risque de perte de compétitivité et, potentiellement, de retard économique d’ici 10 à 20 ans si nous ne le faisons pas. Alors qu’un nombre de plus en plus important de pays forment déjà leurs jeunes à l’utilisation des outils de conception et d’impression 3D, notre pays a réellement besoin de construire des compétences nationales en ce domaine. La fameuse « réindustrialisation », chère à certains de nos dirigeants, passe nécessairement par là. Maintenant que le code informatique commence à être enseigné à l’école, il faut espérer qu’il ne faudra pas attendre 20 ans avant que les outils de conception et d’impression 3D ne le soient également.

3DN : Quel projet vous a le plus marqué dernièrement dans le secteur de l’impression 3D ?

Pour être honnête, aucun projet en particulier, même s’il se passe toujours des choses passionnantes. Une fois passé l’étonnement initial, on est dans une situation où il y a relativement peu de surprises. L’impression 3D avance bien, mais d’une façon assez prédictible et je dirais que la route est à peu près déjà tracée : des coûts plus bas, une vitesse plus grande, une meilleure qualité et plus de matériaux.

Du point de vue des services, il existe déjà des plateformes en ligne qui vendent des objets au format numérique ou qui les impriment, mais l’innovation dans ce secteur ne va pas beaucoup plus loin à l’heure actuelle et les plateformes existantes manquent encore d’options permettant une personnalisation avancée, voire une vraie co-création, des objets. L’aspect communautaire (crowdsourcing) est de même très souvent laissé de côté et nombre de plateformes ont un « business model » peu inventif qui ne tire que peu profit des vraies opportunités offertes par l’impression 3D. On manque en fait encore cruellement, de solutions intégrées de bout en bout.

La plateforme 3D Hubs veut connecter l'ensemble des propriétaires d'imprimantes 3D sur son site

3D Hubs propose un service d’impression 3D en ligne basée sur un réseau de plus de 10,000 imprimantes 3D à travers le monde

La cause ? Un retard dans la diffusion de la technologie qui impacte particulièrement les services en ligne (comment développer des services innovants quand si peu ont une imprimante 3D ?). Il y a une vraie frontière entre les primo-adoptants qui maîtrisent la technologie, et la majorité qui aimerait bien l’adopter, mais qui n’a pas les compétences requises. Il faudrait donc plus de plateformes permettant de créer des ponts entre les différents types d’utilisateurs. 

3DN : Quel futur pour la fabrication additive vs l’impression 3D personnelle ?

Il n’est pas facile de voir précisément où l’on se dirige dans les années à venir, car cela dépend bien évidemment de nombreux paramètres. La technologie, les services développés autour des imprimantes 3D, la législation en sont quelques un. Dans l’état actuel des choses, je vois plus un modèle basé sur la fabrication locale (avec l’émergence de « Print Shops » de proximité), n’impliquant pas forcément une « fabrication maison » à grande échelle.

En France, La Poste développe depuis 2013 un service d'impression 3D en magasin

En France, La Poste teste depuis 2013 un corner d’impression 3D dans 6 de ses magasins

D’un autre côté, cela dépend essentiellement des services qui seront développés (ou pas) dans les années à venir. Si rien d’intéressant ne se passe, les consommateurs prendront sans aucun doute les choses en main et les modes de distribution « alternatifs » (et en général peu légaux) que l’on a pu observer dans l’industrie de la musique, du film ou du livre, pourraient également se développer vis-à-vis des objets.

Au final, on peut également imaginer un rapprochement, voire une fusion, entre conception et « retail », avec l’idée de vendre de manière massive des produits uniques. C’est dans ce domaine que les changements les plus importants pourraient intervenir. Ceci nous imposera sans doute de tout repenser. Peut-être n’achèterons-nous plus les objets eux-mêmes, mais une licence d’utilisation d’objets numériques à imprimer ? Peut-être serons-nous abonnés à des objets qui s’améliorent constamment dans le temps, à la manière des logiciels aujourd’hui ? Peut-être y aura-t-il des objets « freemium » ? Avec le numérique, tout peut changer. C’est pour cela qu’on a réellement besoin dès maintenant de gens qui pensent différemment.

À New-York, la boutique Normal propose d'imprimer directement en magasin des écouteurs d'oreilles personnalisés

À New-York, la startup Normal propose d’imprimer directement en magasin des écouteurs d’oreilles personnalisés

3DN : Il y a quelques semaines, des sénateurs français ont soumis l’idée d’une taxe sur l’impression 3D, quel cadre juridique peut-on imaginer dans les années à venir pour cette technologie ?

Pour tout ce qui est propriété intellectuelle, les lois actuelles semblent largement suffisantes (même si, soyons bien clair, aucune loi ne permettra d’empêcher le piratage, qui se combat avec un bon « business model » et non avec des avocats ou des amendes).

En revanche, du point de vue de la responsabilité, une réflexion devra sans doute être engagée et il n’est pas exclu que la loi et les normes aient besoin d’être modifiées. En effet, qui sera tenu pour responsable si un accident de la route survient suite à la casse d’une pièce de rechange imprimée en 3D à la maison : le propriétaire de l’imprimante, son fabricant, le fabricant de matériaux, le designer, la marque ?

Le 17 avril dernier, les sénateurs socialistes porposaient un projet de redevance copie privée pour l’impression 3D. Il a finalement été rejeté.

Le 17 avril dernier, les sénateurs socialistes proposaient un projet de redevance copie privée pour l’impression 3D. L’amendement à la loi Macron a finalement été rejeté.

En ce qui concerne la taxe, je pense personnellement qu’elle serait tout à fait contre-productive. L’impression 3D est une technologie de rupture. Au regard de son fort potentiel économique, elle est à l’heure actuelle sous-adoptée, ce qui fait réfléchir certains gouvernements à subventionner son adoption (comme ce fut le cas avec d’autres technologies de rupture, comme la fibre optique).

Instaurer une taxe ne ferait qu’augmenter les prix, alors même qu’il faudrait qu’ils baissent afin d’assurer une adoption la plus large possible de cette technologie. L’impression 3D est une source majeure d’innovation et de compétitivité. Freiner son adoption d’une manière ou d’une autre revient tout simplement à réduire à long terme la compétitivité de notre économie.

3DN : Un dernier mot pour nos lecteurs ?

Les gens se demandent régulièrement si l’impression 3D n’est pas juste une mode passagère. Mais la technologie est là et elle avance à grands pas. Les effets ne se feront peut-être sentir que d’ici quelques années, mais la « révolution industrielle » portée par l’impression 3D est déjà en marche. C’est pourquoi il est très important de commencer à réfléchir dès maintenant à la fois aux opportunités et aux challenges que cette technologie va créer.

Les pays où les entreprises qui auront le mieux anticipé les changements induits par l’impression 3D seront les grands gagnants de demain. À l’inverse, ceux qui ne s’y intéresseront pas assez tôt auront sans doute beaucoup à perdre. Le train de l’impression 3D est déjà en marche, mieux vaut monter à bord avant qu’il n’aille trop vite !

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Un commentaire

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  1. […] analyses du marché durant les 2 jours du salon. Parmi les experts, vous pourrez ainsi retrouver Thierry Rayna de la Novancia Business School, Mathilde Berchon du blog MakingSociety,  Clément Moreau de Sculpteo, Augustin Seminel de SKODA […]

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